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Les Petites Coutures

Les Petites coutures

Ma mère m’a enseigné l’art du fil, mais, je confesse que j’y ai préféré l’art du conte, de filer un texte, de le broder au point de tige, en point lancé ou point arrière. Mais, Je tiens aussi le fil de la lignée. Je tiens le fil pour que nul ne s’égare dans les méandres de la trame. Sous le tilleul familial, j’écoute les murmures des aïeules et je tisse avec chacune de leurs voix un récit plausible.

L’apprentissage de la couture, de la broderie, le travail des « petites mains », c’est une histoire de femmes qui commence à la cime de l’arbre, en 1571, avec la naissance de Jeanne La Première, brodeuse du roi. Ensuite, on perd le fil, on ne sait plus par où il passe, comment il se vrille, s’enroule autour des branches de l’arbre et se retourne reclus dans les maisons où les femmes filent et cousent pour assurer leur subsistance. On le suit jusqu’aux cathédrales de fer de l’industrie textile. Mais, ce ne sont que des suppositions de raconteuse. Nous le retrouvons dans une filature de soie des Cévennes. C’est Juliette, dont la peau s’imprègne de « l’odeur de la fileuse » pour vingt sous par jour, en même temps que son dos se courbe et ses mains se crevassent. Son corps raconte la vapeur, l’odeur putride des cocons qui se dévident dans les bassines d’eau brûlante, le bruit assourdissant des machines, l’interdiction de parler, la peur la première fois…

A son mariage, elle quitte la filature et son odeur de pourriture. Les temps sont durs. Les naissances, la fatigue, la faim, la fièvre, le sang qui s’invite dans les poumons. Juliette meurt à trente ans, après avoir offert au monde trois filles et un garçon. Au garçon, on ne demandera rien. Plus tard, il apprendra le métier du père, et taillera les pierres jusqu’à ce que son dos se plie définitivement. On raconte que le fils a terminé sa vie, en angle droit, mais, là, c’est une autre histoire, une histoire d’homme, de père et de fils, une histoire de patrimoine. La plus jeune, Jeanne La neuvième, va à l’école pour apprendre un peu à lire et à écrire. Ce n’est pas si important. Surtout, la maîtresse lui enseigne à se servir d’un fil et d’une aiguille. Ce sera plus utile pour elle, la pauvrette, qui n’a plus de mère pour lui transmettre le savoir des femmes.

 Jeanne s’installe sous le tilleul quand il fait doux. Ses premières coutures sont celles qui consistent à réparer, à repriser, les chaussettes, les trous dans les pantalons de ceux qui sont trop restés à genoux. A petits points, à l’aide de patience et d’artifice, il faut que les vêtements durent et se transforment et se transmettent. Jamais on ne jette avant que le vêtement ne soit devenu un chiffon.

Le drame sa vie, c’est de s’être mariée enceinte, et sans trousseau. Une mariée sans trousseau, c’est une fille de rien. Une mariée enceinte, c’est une fille perdue. Pour exorciser la honte, A l’ombre du tilleul, elle brode, en blanc et en relief, un trousseau de draps de lin, de serviettes et de nappes pour sa fille Marie. Elle reprise les cœurs, les vies, les mondes, use du fil pour soigner.

 Puis Marie exerce sa magie : elle dessine, mesure, coupe, surfile, retouche des vêtements et donne vie à des silhouettes de circonstances. Ce qu’elle préfère, ce sont les robes de mariée, immaculées et évanescentes, les robes de baptêmes. Le fil est toujours là, fermement tenu pour que jamais il ne se rompe. Et la magie opère, les mariées ne sont jamais aussi belles, les nouveau-nés aussi protégés du mauvais œil.

Quand elle tombe amoureuse, Elle se met à broder du rose, des fleurs et des feuilles de tilleul vert. Et le fil répare, relie les morceaux de cœur éparpillés dans les méandres des guerres. C’est un temps où les hommes se déchirent et où les femmes recousent les âmes morcelées.

Plus tard, elles seront trois sœurs à coudre sous le tilleul, l’été, et même si un jour, elles quittent l’arbre, elles y resteront liées. Elles croiront échapper au fil, l’une en fera usage dans un hôpital, l’autre après avoir étudié la psychologie, reprisera les âmes et la dernière perdue dans la trame de sa propre existence, rompra le fil un soir d’hiver. Dans cette histoire, il y a toujours un fil.

Au bout, il y a ma fille, Jeanne la onzième. C’est elle qui apprend à coudre avec sa grand-mère. Elle est concentrée pour entendre les murmures des aïeules. Elle se relie à son tour à ce fil, à la lignée de celles qui cousent.  C’est la robe de Jeanne la onzième, une robe couleur de jour, couleur de jonquille, qui prend vie. Le fil se poursuit sans jamais se couper, sans nœud ni erreur d’aiguillage.

 Sous cet arbre, elle ne risque rien. Les aïeules l’accompagnent. C’est un matrimoine, mot désignant ce que le patrimoine est aux femmes, secret, obscur parfois, mais toujours un peu magique, qui mijote dans les marmites des cuisines,  qui pousse dans les jardins de simples, et métamorphose le fil et l’aiguille, l’aiguille qui coud les robes de baptêmes, les robes de mariées et les linceuls des morts.


 Sophie Rosetty

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